Sessions de formation doctorale

2009 - "La preuve en sciences humaines et sociales"

Institut d’études de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman (EHESS, Paris) et Laboratoire Diraset (Université de Tunis), en partenariat avec l’Institut de Recherches sur le Maghreb Contemporain (Tunis)
Hammamet, 16-22 juillet 2009

Argumentaire

La preuve, entendue comme élément d’un processus d’établissement de la vérité, présente cette redoutable caractéristique de constituer pour les sciences humaines et sociales un double défi. Elle est à la fois :

 

  • un objet d’étude, à travers l’analyse des régimes de véridiction en vigueur dans une société (soit les manières d’établir la vérité, aussi bien qu’institutionnelles, -qui dit la vérité et selon quelles procédures- considérées comme légitimes et différentes selon les contextes) et de leurs dynamiques ;

  • une question épistémologique centrale, celle de la possibilité et des conditions d’établissement d’une vérité scientifique, dans le travail même du chercheur.

 

Or, ces deux registres de la preuve sont toujours susceptibles d’interférence, le savant étant convoqué dans des procédures d’établissement de la preuve à finalités autres que scientifiques, l’affirmation du vrai mettant en mouvement différents régimes d’action : de la sanction (juridique), de la conservation (patrimoniale), de la conviction (religieuse, philosophique, politique…). L’observation vaut à coup sûr pour les sociétés contemporaines où se déploient de nouveaux modes de relations, où se tissent de nouveaux liens (denses) entre le savant, le politique et le juridique. C’est dire que le doctorant en sciences humaines et sociales a toutes les chances d’être confronté à la question de la preuve, non seulement dans sa démarche scientifique, mais aussi à travers ses objets de recherche.

Les différents régimes scientifiques de la preuve

Comment faire la preuve, à partir des sources ? Dans les sciences dites dures ou expérimentales, l’une des conditions de l’expérience qui aboutit à la preuve, c’est d’organiser un milieu clos, dont tous les éléments sont connus de l’expérimentateur – un milieu qui élimine la présence de tout élément susceptible de polluer ou troubler l’expérience, et d’affaiblir d’autant la preuve.

Or l’un des problèmes auxquels sont confrontées les sciences humaines, c’est leur difficulté à organiser des milieux clos qui leur permettent de mener des expériences au sens où l’entendaient, dans la première moitié du XXe siècle en tout cas, la physique ou la biologie. En particulier parce que l’observateur entre dans un champ de l’expérience (le chercheur en sciences sociales est impliqué d’une manière ou d’une autre, par ses convictions, son appartenance sociale… dans le monde des acteurs qu’il étudie), et qu’il en modifie les conditions.

Dans le cas de l’histoire par exemple, la présence et la question de l’historien, sont inévitablement, nécessairement, anachroniques. Mais cet écart de sens avec les textes ou les traces qu’il examine est justement fructueux - c’est cette dénivellation qu’on peut nommer l’histoire. Aussi, on pourrait tenir le document pour une preuve, dès lors qu’il répond à certaines caractéristiques (l’archive de l’historien, recoupée par d’autres sources). Si l’historien s’efforce d’éliminer les facteurs indésirables, le contexte lui est cependant indispensable, permettant de jouer de résonances souvent présentes chez son lecteur, de reconnaissances. Le contexte lui est également nécessaire pour pouvoir comprendre les conditions de production du document, utilisé comme preuve. Un témoignage ne peut être considéré comme probant si on ne connaît pas le degré de fiabilité du témoin, les conditions dans lesquelles il a vu ou entendu et celles où il l’a produit. Cette procédure d’authentification du témoignage par l’historien, rencontre d’ailleurs celle du juge dans un procès.  Par ailleurs, il est assez rare que la constitution d’une série documentaire homogène permette de mener des expériences comparables à celles que décrivait Lucien Febvre, comme propres aux sciences de la nature : ainsi Michel Vovelle formule l’hypothèse d’une déchristianisation en France au XVIIIe siècle – qui présage la Révolution française à venir. Il la vérifie à travers 30 000 testaments provençaux. Ici, le formulaire notarial, par sa répétitivité immuable tout au long du siècle, joue le rôle du milieu clos de l’expérience. La disparition à la fin du siècle de manifestations de dévotion qui y étaient présentes au début du siècle permet de « prouver » la déchristianisation.  La question se pose donc de l’existence de séries documentaires susceptibles de ce mode d’exploitation, dans d’autres contextes, ceux du monde musulman par exemple, et d’autres époques.

D’une manière générale, on s’efforcera donc d’analyser la manière dont le spécialiste des sciences sociales découpe et isole son champ pour obtenir ses preuves. On s’interrogera sur la nécessité de distinguer des structures, des régularités, -comment la sociologie « prouve » la structure sociale,- pour clore sur eux-mêmes des segments de réalité et y mener des raisonnements pertinents. Enfin on se demandera si la preuve est le seul moyen d’écrire une histoire solide, si toute œuvre de sciences sociales doit passer par la preuve, ou par l’épreuve du doute, ou si les sciences sociales peuvent utiliser d’autres moyens, interprétatifs par exemple, dont la rigueur garantit une revendication de vérité. On peut « prouver » les significations d’un discours, d’une œuvre d’art, même singuliers, par un jeu interprétatif incluant les données du contexte et tracer ainsi des limites au possible.

 

La preuve objet d’étude des sciences humaines et sociales

La fabrique sociale de la preuve est un objet lourd, saturé de sens, dans la mesure où elle nous donne des indications sur la manière dont les protagonistes des rapports sociaux s’agencent en s’inscrivant dans des processus de véridiction. De ce point de vue, le regain de l’histoire du droit et du travail historien sur le droit est particulièrement significatif. Où l’on va rechercher le dévoilement de la structure sociale à travers les modes d’administration de la preuve ; aveu, témoignage (nombre et/ou statut des témoins), collecte d’indices matériels. Par exemple, en droit musulman (fiqh), la validité du témoignage est largement tributaire du statut des témoins, qui ne sont pas égaux devant le juge : le témoignage d’une femme, d’un esclave, d’un étranger ou d’un bédouin, vaut beaucoup moins devant le juge que celui d’un homme, d’un homme libre, d’un membre de la communauté ou d’un citadin.  Dans le même esprit, l’examen des ruptures et des évolutions dans le régime juridique de la preuve permet de suivre la dynamique des transformations sociales.

De manière toute aussi significative, l’anthropologie a intégré la preuve parmi ses objets, comme le montrent de riches travaux récents autour des processus de réconciliation nationale : rendre la mémoire, et donc l’oubli et le pardon possibles par l’établissement des faits (les exactions) dans un dispositif probatoire, et libératoire par le témoignage, permettant de distinguer les victimes des bourreaux, et de mettre en œuvre sanctions et réparations. Mais certains procès, comme celui des nazis de la seconde guerre mondiale en France, questionnent la possibilité même d’atteindre la vérité et donc de rendre la justice, lorsque les témoignages des victimes, quarante ou cinquante ans après les faits, tendent à disqualifier tout autre indice ou preuve (M. Dulong dans Le témoin oculaire). Ce genre de cas révèle la distance qui sépare une construction probatoire historique de celle d’une preuve juridiquement valable. Elle indique également l’imbrication, commune à toutes les sociétés, entre des régimes probatoires profondément différents.

L’impératif de véridiction saisit donc les sociétés de manière différenciée et il impose une formalisation et une standardisation des dispositifs d’administration de la preuve. La stabilité et la reconnaissance des dispositifs sont les conditions des collaborations sociales dans l’administration de la preuve. Et cette dernière suppose pour sa mise en œuvre le recours à des spécialistes, experts, aptes à mobiliser ces dispositifs et à manier les supports de la véridiction (criminologues, psychiatres, notaires, experts en bâtiment ou en agriculture…). Ainsi, les champs du religieux et du juridique sont par définition professionnalisés sur cette modalité, l’établissement de la vérité étant leur principal mode opératoire. De même, la  variété des supports (oralité, texte, image, traces matérielles,…) suppose le développement de savoirs faire spécifiques.

C’est sur ce dernier point, la professionnalisation des acteurs de l’administration de la preuve que peut s’opérer la jonction entre les questionnements épistémologiques et l’observation des pratiques sociales. Les scientifiques, -et tout particulièrement les historiens,- interviennent dans des dispositifs d’établissement de la preuve répondant à des logiques d’action qui ne recoupent pas nécessairement les impératifs de la démarche scientifique. Le recours de plus en plus fréquent aux historiens dans le cadre de procédures judiciaires ou quasi-judiciaires, ou leur mobilisation dans les politiques publiques du patrimoine sont des pratiques qui soulèvent de nouvelles questions sur les manières de donner force probatoire.

 

 

Appel à candidatures

Responsables scientifiques

  • Gabriel Martinez-Gros

  • Professeur à l’Université Paris X
    Institut d’études de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman
    martinez@ehess.fr, martinez-gros@orange.fr

  • Abdelhamid Hénia
    Professeur à l’Université de Tunis, Faculté des Sciences Humaines et Sociales
    Laboratoire Diraset
    a.henia@fshst.rnu.tn

Date : arrivée le 16 juillet 2009, départ 22 juillet 2009

Lieu : Hammamet, Tunisie

Disciplines : Anthropologie-Droit-Histoire-Littérature-Philosophie-Sciences Politiques-Sociologie

Déroulement de la session : des exposés magistraux seront prolongés par des séances de discussion, des ateliers de travail autour des recherches doctorales des étudiants qui participent à la session.

Participants : une dizaine d’étudiants inscrits dans les formations doctorales en France et à l’étranger seront sélectionnés par l’IISMM, le Laboratoire Diraset sélectionnera les doctorants tunisiens. L’encadrement sera assuré de part et d’autre par huit enseignants.

Procédure de sélection des doctorants : sélection par un jury sur la base d’une lettre de motivation adressée par les candidats (1 à 2 pages maximum), d’un CV, d’un résumé de la thèse

(2 pages maximum) et d'une lettre de recommandation de leur directeur de thèse.

 

Date limite de réception des candidatures : 15 mai 2009 par poste (IISMM, 96 bd Raspail, 75006 Paris) ou par mail (iismm@ehess.fr)

Les candidats retenus s’engagent à assister à la totalité de la session. Leurs frais de mission étant pris en charge, ils s’engagent également à respecter les dates de départ et de retour qu’implique la session.

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