EHESS

 

Mohammad Ali AMIR-MOEZZI, La religion discrète. Croyances et pratiques spirituelles dans l’islam shi’ite

Paris, Vrin, 2006, 416 p.

Il n’existait jusqu’à un passé récent que peu d’études sur le shi‘isme, qu’il s’agisse de ses aspects théologiques et spirituels, voire même historiques et idéologiques. Celles-ci,  majoritairement anglophones, ont surtout fait leur apparition à partir de la révolution islamique iranienne (1978-80) qui aura également marqué le regain de politisation des populations shi‘ites d’Irak et du Liban. La chute du régime de Saddam Hossein en 2003 et l’émergence d’un premier État shi‘ite arabe ont encore accéléré ce processus. Mohammad Ali Amir-Moezzi, l’un des spécialistes et grand connaisseur des textes originaux du shi‘isme duodécimain et du hadîth en particulier, a rassemblé dans ce volume quatorze articles importants publiés entre 1992 et 2005. Dix d’entre eux correspondent à la série des Aspects de l’imamologie duodécimaine (AID) traitant de la figure de l’imâm dans le shi‘isme duodécimain. Ce sujet, peu étudié sinon par Henry Corbin entre les années 1960 et 1970, domine un ouvrage qui forme un ensemble cohérent divisé en quatre thèmes marquant l’évolution de la pensée shi‘ite. Le titre de l’ouvrage, peut surprendre. L’auteur le justifie dans sa préface: le shi‘isme apparaît dans ses textes fondateurs et dans l’œuvre d’une grande partie de ses savants comme étant une doctrine d’abord initiatique et ésotérique. Deux pratiques essentielles de cette école vont dans ce sens, la garde du secret (taqiyya) et la dispersion des informations (tabdîd al-‘ilm). Le shi‘isme fait ainsi de l’islam une religion "discrète" par essence.

La section initiale, "Premières émergences et convergences anciennes", comporte deux articles examinant certains aspects ayant trait à l’origine du shi‘isme. Les « Considérations sur l’expression dîn ‘Alî. Aux origines de la foi shi‘ite » (p. 19-47) analysent les toutes premières références historiques à "la religion de ‘Alî", à partir de laquelle va naître le shi‘isme. L’auteur relève qu’au cours du califat de ‘Alî et dans les années qui ont suivi son décès, celle-ci a été employée tant par ses premiers adversaires que par ses partisans. « Shahrbânû, Dame du pays d’Iran et Mère des imams : entre l’Iran préislamique et le shi‘isme imamite » (p. 49-86) traite de la dimension mythologique de l’origine du shi‘isme en Iran. Les sources historiographiques rapportent que la princesse sassanide Shahrbânû, fille de Yazdegerd III, aurait épousé l’imâm Hoseyn. Cet article examine dans quelle mesure cette dimension aurait facilité les convergences doctrinales entre le shi‘isme et les religions iraniennes antiques tels le mazdéisme et le manichéisme.

La seconde section nommée "De la nature de l’Imam. Initiation et dualisme" contient six articles traitant essentiellement de la figure de l’imâm telle qu’elle apparaît dans le hadîth ancien, parfois censuré lors des périodes plus tardives. Les « Remarques sur la divinité de l’Imam» (p. 89-108) abordent le sujet particulièrement polémique de la nature intrinsèque de l’imâm. « La pré-existence de l’Imam », (p. 109-133) montre que l’origine des imâms, en particulier de leur lumière, remonte dans le hadîth à la pré-éternité. Ils sont les toutes premières créatures de Dieu. « L’Imam dans le ciel. Ascension et initiation » (p. 135-150) évoque la présence de l’imâm ‘Alî lors de l’ascension (mi‘râj) du prophète Mohammad. L’imâm aurait même initié le prophète au cours de celle-ci. « Savoir c’est pouvoir. Exégèses et implications du miracle dans l’imamisme ancien », p. 151-175) évoque l’omniprésence du miracle dans le hadîth shi‘ite. Les « Notes à propos de la walâya imamite » (p. 177-207) traitent de ce qui constitue certainement l’un des aspects les plus importants de "la cause" des imâms, la velâyat, véritable pierre angulaire de toute la foi shi‘ite. L’auteur y analyse en détail les différents sens que l’on peut donner à ce terme et leurs implications en contexte shi‘ite. Dans « Seul l’homme de Dieu est humain. Théologie et anthropologie mystique à travers l’exégèse imamite ancienne » (p. 209-228), il revient sur la vision dualiste du shi‘isme en insistant sur l’opposition intrinsèque de l’humanité entre une infime minorité de fidèles des imâms d’une part et leurs adversaires d’autre part.          

La troisième section, "Pratiques herméneutiques et pratiques spirituelles", comporte trois articles insistant à différents titres sur le rôle, là encore prépondérant, de la figure de l’imâm dans la pratique religieuse. « Le Combattant du ta’wîl. Un poème de Mollâ Sadrâ sur ‘Alî » (p. 231-251) analyse un dense poème du philosophe Mollâ Sadrâ Shîrâzî révélant la manière dont ce savant définit la science, ‘ilm. Celle-ci est symbolisée par l’effort acharné en direction du ta’wîl en tant qu’herméneutique spirituelle permettant de découvrir le sens réel des choses cachés (bâten). La vie de l’imâm ‘Alî telle que ce poème la présente typifie ce combat incombant à tous les fidèles sincères des imâms. Les « Visions d’Imams en mystique duodécimaine moderne et contemporaine » (p. 253-276) présentent les méthodes des principales figures des différentes écoles théologiques et des confréries soufies pour voir l’imâm, espoir commun à tous les fidèles du shi‘isme au cours de la grande occultation, et les conditions qu’ils estiment nécessaires. Les « Notes sur la prière dans le shi’isme imamite » (p. 277-294) étudient le caractère de la prière, essentiellement surérogatoire (do‘â) dans le shi‘isme. Les prières, le plus souvent adressées aux imâms et enseignées par ces derniers, révèlent à nouveau leur statut singulier au sein de l’islam shi‘ite ; le texte souligne en particulier les différentes interprétations de la prière qui ont pu être émises par les savants des courants traditionalistes, rationalistes et mystiques.

La quatrième et dernière section intitulée "Aspects de l’eschatologie individuelle et collective" revient sur certaines des conséquences de la grande occultation. Dans « Fin du Temps et Retour à l’Origine » (p. 297-315), l’auteur définit le sens de l’eschatologie dans le hadîth imâmite ancien. Écrasant les forces du mal, le messie et ses compagnons entameront parallèlement le "retour à l’origine" qui consiste fondamentalement en une rencontre avec les imâms. La « Contribution à la typologie des rencontres avec l’imam caché » (p. 317-336) revient à nouveau sur la possible rencontre entre le croyant et son imâm, durant l’occultation mineure puis durant l’occultation majeure ; il y étudie à nouveau les différentes lectures proposées par les principales figures des différentes écoles théologiques et des confréries soufies. « Une absence remplie de présence. Herméneutiques de l’Occultation chez les Shaykhiyya » (p. 337-355) souligne l’interprétation proposée par les maîtres de la jeune école théologico-mystique shaykhî au sujet de la grande occultation. Mohammad Karîm Khân (m. 1288/1871) en particulier a élaboré la doctrine du rokn-e râbe‘ (le quatrième pilier) à partir d’une lecture très précise du corpus des hadîth-s.

Ce bel ouvrage de référence pour les chercheurs comporte une bibliographie indicative précieuse ainsi qu’un index très complet.

Denis Hermann, doctorant à l’EPHE/chercheur à l’IFRI

Dernière mise à jour : 9 février 2010

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